mercredi 15 juillet 2009

MARK RYDEN


PORTFOLIO

A propos de Michael Jackson... Cest l'artiste américain Mark Ryden qui avait signé la pochette de l'album "Dangerous" en 1991.






POCHETTE DE L'ALBUM "DANGEROUS" - 1991
©MARK RYDEN




DARK BEAR - 2009 / GHOST GIRL - 2006

WEEPING - 2003


THE MAGIC CIRCUS - 2001


SNOW WHITE



SOPHIA'S BUBBLES 2008


ROSE - 2003


JESSICA'S HOPE - 2001



VOIR LE SITE OFFICIEL DE MARK RYDEN



LE COUP DE CHAUD / XXIII



(ROMAN EN LIGNE)
LE COUP DE CHAUD
-23-



Un roman... et c'est évidemment Tony™ qui s'y recolle ! Sacré Tony ™ ! Un roman... ou une somme de lignes superposées au mouvement de l'air ambiant. Un de ces procédés écologiques pour dire la couleur verte qui lui coule dans les yeux au lieu d'une industrie lourde incapable de le distraire vraiment. Un roman... disons plutôt une correction à la volée d'un vieux manuscrit laissé pour compte par faute de temps, l'été 2003. Le coup de chaud... où ce qui arrive à force de prendre des douches froides au travers du cadre strict d'une météo de merde. Le coup de chaud ou une façon de décliner un paquet d'histoires anciennes, des engrenages, la mécanique rouillée des passions en retard. L'effort illuminé d'en découdre avec ses vieilles leçons de voyages, les malles défaites un peu partout dans le coeur de gens admirables et réconfortants. Le coup de chaud... comme on dirait : de La poésie, le cinéma... un tas d'emmerdements à la fin.


(PUBLICITÉ)



CHAPITRE 11
POST COÏTUM ANIMAL TRISTE
(SUITE)




Une différence de plus de 6 heures...
J’avais moi-même essayé de faire le calcul : Entre 6 et 7 heures d’écart entre les deux versions. Exactement l’intervalle, entre le moment où le module Eagle s’était posé ce 20 juillet 1969 entre 21 et 22 heures, heure française et le premier pas de Neil Amstrong sur la lune à 3H56 du matin le lendemain... 21 juillet.
Un peu plus de 6 heures d’écart entre l’atterrissage du LEM et la sortie « historique » du premier homme de son module décoré d’un beau papier d’alu. Entre 6 et 7 heures... Soit très approximativement aussi, le décalage horaire entre la France et Cap Canaveral en Floride. J’avais tenté de recadrer mes calculs en temps universel codé. L’histoire de tout parfaitement vérifier, l’histoire que tout colle parfaitement.

20:17:39 UTC, le 20 juillet 1969 pour l’atterrissage, et 02:56:15 UTC, le 21 juillet 1969 pour la première empreinte du premier homme sur la lune. Soit un différentiel de 6H38’36’’ calculé en unités de temps mondial, ce qui bien sûr, ne changerait absolument rien au problème posé ici.
Qu’avait-il bien pu se passer pendant ce laps de temps d’un peu plus d’un quart de tour de terre sur elle-même dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969 ? Je commençais de rassembler les morceaux ; quelques bribes difficiles à recoudre, mais le puzzle finissait tout de même peu à peu par prendre forme.

L’agent de la force publique à la retraite avait continué de me parler de cette journée du mois de juillet où Tony avait vraisemblablement prémédité sa rencontre avec Antoine, mais tout en évitant d’aborder cette vraisemblance. Tony, ça ne faisait toutefois plus aucun doute, avait dû guetter le retour du reporter en toute connaissance de cause, n’ignorant rien du jour, ni de l’heure où ce salaud s’était engagé de réapparaître dans son uniforme de héro rescapé du Vietnam dans le seul but de rejoindre Marie. Jules en fut persuadé le premier, à partir de quelques indices récupérés au hasard de ses investigations concernant la mort de son père. Un carnet de voyages découvert, soigneusement étiqueté dans un rayonnage de la cave. En réalité, plusieurs tomes de la vie d’Antoine classés par matière et rassemblés sous l’aspect d’un nombre assez conséquent de cahiers d’écolier.

Lorsqu’il était entré exsangue, dans sa silhouette errante, le visage affreusement triste et tirant d’interminables bouffées d’une sorte de fumée jaune aux fragrances d’épices dans l’encadrement de la porte d’entrée ; Tony n’avait d’abord pas bougé, juste un tintement de voix répercuté sur le zinc avec la consistance du verre cassant. Cette espèce de nausée dans la gorge et l’intestin noué. Antoine s’était alors assis à l’endroit prévu, une chaise haute, la plus proche de la fenêtre, juste à côté d’où Tony s’était déjà posté depuis plusieurs heures pour être sûr de ne pas rater cette sacrée putain d’enfant de salaud. Une attente interminable.

Comment ne pas faire allusion encore, à cette lumière de l’orchestre debussyste aux commandes des interludes symphoniques d’un Palléas et Mélisande sombre, tragique et fluide comme de l’eau ? Oui, comment réussir à éviter l’époustouflante texture cinématographique de l’œuvre, le renouvellement constant des motifs, cette singularité du timbre instrumental dans la partition, au point où Marie finit enfin par bien vouloir admettre qu’elle aurait aussi pu se tromper dans ses calculs. Mais, c’était tellement loin maintenant.

Marie aimait les rouges qui claquaient, la lumière dorée prête à s’éteindre d’un seul coup dans les pourpres... mais n’aperçut pas Tony sur le point de disparaître derrière le grand tilleul estropié. Une bande de moineaux battaient de l’aile sous le couvert des abords du canal, sans un cri. Deux tourterelles turques faisaient le mur du jardin de l’Hospice en s’envoyant des baisers fanés sur la nuque. Des tarins grégaires disputaient des akènes d’aulnes aux verdiers sur le point de déménager vers la mer. Tout dans l’air et sur terre semblait vouloir se cramponner une dernière fois au silence contracté de l’automne. Marie, fit plusieurs fois le tour d’un tronc creusé par la foudre. Un platane... ou peut-être ce qu’il restait d’un hêtre agressé par le ciel ? Pour finir, elle se détermina pour l’idée d’un érable au charme fou à cause d’un tapis de samares cramoisies que le vieil arbre portait à son pied. L’idée l’obsédait. Pourquoi cette lettre, ce papier impeccable, écrit à la machine ? Au lieu des mille mots tendres qu’Antoine avait pris l’habitude de lui faire parvenir, dessinés sur des pages de journaux découpés, à l’arrière des billets de transports usagés ou dans le détail des notes de frais d’un tas de bouis-bouis exotiques... Des lettres comme autant de petites madeleines de voyages tropicaux. Marie en avait remplies toute une boîte à chaussures, rangée dans le vieux sac en toile qui contenait sa robe de mariée. Une lettre... la première depuis des mois. Tony guetta sa femme encore un moment depuis le porche déguenillé de l’hôtel du Petit Louvre à l’angle de la rue Boucherat. Un ancien relais de poste et ses figures grotesques peintes au XVIe siècle sur les ruines d’une demeure moyenâgeuse ayant appartenu à Henri de Poitiers plus connu sous le nom de Sir de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem. Un membre d’une des plus nobles maisons de France, et descendant (comme toutes les grandes familles françaises s’en étaient toujours réclamées, comme elles se réclament toujours de tout...) de cette bonne Mélusine, princesse d’Albanie exilée sur l’île magique d’Avalon par la faute de son père, avant d’être sérieusement discréditée par l’église chrétienne au prétexte d’une imposante queue de serpent portée par la dame, juste sous la hauteur du nombril. Une jeune et gentille fée des fontaines, transformée en dragon volant par un catholicisme complètement déjanté. La jeune femme reprit sa respiration avant de synthétiser la multitude d’indices censés la guider. Tony guettait encore la silhouette de sa femme lorsque qu’elle avait fermé les yeux en respirant le lit d’un paquet de feuilles rougeoyantes au pied du platane (disons plutôt un érable, et ce, pour que l’affaire soit réglée une fois pour toutes entre nous concernant ces marques du décor, de simples repères dans le paysage). Elle s’était ensuite approchée du tronc ciselé sans que Tony ne réussisse à deviner le trajet de l’extrémité de ses doigts, en surimpression d’une multitude de sillons ébarbés, mille stries convalescentes recouvertes de passions sincères et enflammées. Marie s’était avancée très près pour murmurer les mots tendres enfermés dans les labyrinthes de ses mains. Juste un effleurement sur l’écorce à l’endroit d’un « H » gravé avec force, et de la figure d’un cœur qu’on devinait tracé tout autour. Marie refit les mêmes gestes comme un rituel, déplia doucement, encore une fois le papier machine d’aspect blanc brouillé d’infimes lacis bleus. Plus tard, elle s’était demandée de quelle manière une simple lettre frappée d’autant de caractères contraints, aurait bien pu constituer l’aube d’un pressentiment, l’intuition, juste, qu’elle ne reverrait plus son cher Antoine. Plus jamais. Mais pour l’heure, la petite bonnetière payée à la pièce chez Poron (« la fille des extras » comme on l’appelait aussi dans l’atelier de passementerie spécialisé dans les franges et les liserés d’apparat grâce auxquels Marie tentait d’arranger les fins de mois difficiles), s’en teint encore à cette idée, cette occasion unique, d’une belle balade à l’autre bout du monde ; un projet d’expédition touristique formidable au bras de son jeune et beau reporter, son cher Antoine, son seul amour, son chéri... loin, très loin de ses occupations de dentellière sans consistance des après-midi de relâche et de sa vie de femme mariée sans issue...

...un beau voyage entre la mer de Chine et l’Océan indien ! Hanoi, le Fleuve rouge, la baie d’Along, le Col des nuages, Dalat, Sa Dec... et puis Rangoon, Bangkok, Jakarta, Manille...

Oui, une sacrée virée !

Marie voulut aussi se souvenir de la séance photos pendant laquelle Antoine l’avait prise dans sa robe rose. Un rose mat et laiteux, usé dans les tons chair. Le genre de rose, pressé sur les justaucorps de ballets (le décolleté bateau du modèle classique à bretelles en matière extensible), les cache hanches, négligemment ajustés par-dessus ; une paire de ballerines fabriquées selon la technique du cousu retourné, et ses lacets en satin noués autour de la cheville. Un rose Repetto™ de style néoclassique, mais qui ne donnait rien de très extraordinaire sur les tirages en noir et blanc. Pour ma part, et par analogie sûrement, je songeais au même moment à une image de Cornell Capa (le frère de Robert... et photographe aussi. Pour le dire carrément : sacrément doué ! En vérité, le plus talentueux des deux, bien qu’effacé par le côté « immortel » du frangin, l’aîné ; mort quand même en plein reportage, éparpillé sur une mine et reconstitué ensuite sous la forme d’innombrables publications, expositions et documentaires par la suite). Une célèbre prise de vue au grand angle dont il m’arrive de vouloir recadrer mentalement le plan d’ensemble, conformément à l’angle focal de mon propre trouble intérieur. Quelque chose de plus intime, de plus profond dissimulé sous la surface de cet instantané réalisé en 1958 à l’école du Bolchoï, et montrant trois jeunes ballerines prises de dos pendant l’exercice d’une attitude à la barre. Des lignes de force moscovites, douées d’un mystérieux pouvoir d’attraction. La lumière, bien sûr... L’éclairage naturel du dehors qui attaque la scène de biais. Un contre-jour de trois quarts, plongeant avec raideur sur les parures d’entraînement échancrées. Trois grâces au physique superbe, irisées d’un soleil de plomb derrière leur rideau de fer... Autrement dit : Trois nymphes d’origine soviétique sévèrement contrôlées... soumises aux principes de l’impression naturelle qu’une telle idée pouvait produire sur un étranger de l’Ouest à cette époque d’une coexistence à peu près pacifique entre les deux camps. Une trêve de courte durée. Mais là n’était bien évidemment pas l’essentiel. Car à la vérité, c’est cette fille... (où devrais-je dire : la figure, l’idée même d’une fille, le symbole absolu de l’image qu’on s’en fait !) Une... désignée d’office parmi trois silhouettes alignées dans la trajectoire d’un immense miroir de travail doré à fronton. Celle, la première qui attire l’oeil juste à gauche en entrant ; celle qu’on remarque peut-être à cause de son port de bras, l’épaisseur de sa taille, ou encore du mouvement de tissu imprimé sur la fesse par sa jambe libre lancée en arrière ; cette jeune ballerine dont le reflet du visage est le plus flou dans la grande glace du fond. Cette fille plutôt que n’importe quelle autre fille au monde, à cause de je ne sais quel détail particulier qui me caresse l’esprit chaque fois que je la regarde... Un détail (le punctum disait Barthes dans sa Chambre claire). Ses cheveux lisses peut-être ? Noirs, formées en couettes plutôt courtes et tirées vers l’arrière débarrassant la nuque de toute protection superflue. Un détail, comme l’étroite nervure tracée sur son dos, nu ; une rayure intime sans terminaison nerveuse apparente, croisant les agrafes d’une lingerie en dentelles tendue aux épaules par de fines bretelles de soie. Une échine de corps de ballet soviétique, sa ligne de jonction qui disparaît sous un tissu noué autour de ses reins. Une armature solide et délicate à la fois, fendue au milieu par la poupe.
Oui, ce détail, « maritime », sûrement. Je ne sais pas. Le détail d’un soutien gorge de jeune fille, agrafé dans son dos et à l’origine de mon cœur chaviré.

C’est « le fantasme »... disait ce même Roland Barthes(X), qui doit toujours déterminer le sens du voyage. Le fantasme comme moteur de la pensée. Au lieu des structures faciles, des signes arbitraires et des constructions imposées.

-X- Lors de sa leçon inaugurale au collège de France au mois de janvier 1977, Roland Barthes précisait ce sens particulier qu’il donnait à sa propre idée du voyage en des termes qui firent alors loi pour une littérature nouvelle et désaliénée : « J’aimerais que la parole et l’écoute qui se tresseront ici soient semblables aux allées et venues d’un enfant qui joue autour de sa mère, qui s’en éloigne, puis retourne vers elle pour lui rapporter un caillou, un brin de laine, dessinant de la sorte autour d’un centre paisible tout une aire de jeu, à l’intérieur de laquelle le caillou, la laine importent finalement moins que le don plein de zèles qui en est fait. »

Sans aucune transition, Marie tenta de recomposer la profondeur du cadre en s’imaginant l’alignement d’Hibiscus et de Frangipaniers à la place d’un parc crasseux dans la lumière humide du canal de la seine. Une robe rose... sur fond de Vietnam à feu et à sang. Son amant qui l’ajuste, Antoine, son grand amour d’Antoine et son Leica braqué sur sa ligne de cœur déchiquetée.

Ce soir-là. Ce soir du mois d’octobre 1970 où elle avait trouvé cette lettre déposée sous le comptoir à l’endroit habituel. La toute première depuis le début de l’été. Soit trois mois après le retour d’Antoine du Vietnam... et sans qu’elle n’en ait jamais rien su.



Mexico, Leesbury, Bucarest, Leningrad, Telavi, Tallin, Santiago, Phnom-Penh, Yinchuan, Palerme, Londres, Derry, Belfast Delhi, Rangpur, Dacca, Florence, Vérone...




(À SUIVRE)

mardi 14 juillet 2009

PHOTOMOBILE™ - 02



LES PHOTOMOBILES™ DE JL GANTNER

(Des images réalisées à partir de son téléphone portable, ses communications régulièrement mises "en ligne". Tout un commerce d'échange et totalement inutile de libres transports avec un vrai mobile d'une bonne marque™ collée sur l'écran. "De l'art moderne" pour ceux qui en douterait, comme on dit aussi "De l'électronique embarquée" ou "De la pression dans un pipe line" )



MESSAGE N°02


PHOTOMOBILE™ N°02 / JL GANTNER 2006
Message envoyé de Besançon, France
02 févr 2006 à 11H08 GMT





LES PHOTOMOBILES™


lundi 13 juillet 2009

LE COUP DE CHAUD / XXII



(ROMAN EN LIGNE)
LE COUP DE CHAUD
-22-



Un roman... et c'est évidemment Tony™ qui s'y recolle ! Sacré Tony ™ ! Un roman... ou une somme de lignes superposées au mouvement de l'air ambiant. Un de ces procédés écologiques pour dire la couleur verte qui lui coule dans les yeux au lieu d'une industrie lourde incapable de le distraire vraiment. Un roman... disons plutôt une correction à la volée d'un vieux manuscrit laissé pour compte par faute de temps, l'été 2003. Le coup de chaud... où ce qui arrive à force de prendre des douches froides au travers du cadre strict d'une météo de merde. Le coup de chaud ou une façon de décliner un paquet d'histoires anciennes, des engrenages, la mécanique rouillée des passions en retard. L'effort illuminé d'en découdre avec ses vieilles leçons de voyages, les malles défaites un peu partout dans le coeur de gens admirables et réconfortants. Le coup de chaud... comme on dirait : de La poésie, le cinéma... un tas d'emmerdements à la fin.


(PUBLICITÉ)



CHAPITRE 11
POST COÏTUM ANIMAL TRISTE




L’émission venait de se terminer sur le générique couvert par le prélude à l’après-midi d’un faune(X) de Claude Debussy (À l’origine, un églogue de Stéphane Mallarmé dont le poète mélomane inspiré par Baudelaire, avait réclamé au compositeur un accompagnement à la hauteur de son inspiration). Un Panorama sur la vie des plantes, leur mode de reproduction, la croissance des cellules végétales et leur aptitude naturelle aux élans de la mémoire comme moyen récurrent de leur adaptation au monde moderne. Une heure de discussion autour du développement des plantes vertes et leurs excès de sensibilité derrière leur apparence rigide.

-X- Le poème en cent dix alexandrins, illustré par Manet et mis en musique par Claude Debussy, fit aussi l’objet d’une chorégraphie créée par le danseur Vaslav Nijinski en 1912.


...Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d’alentour par des confusions...


Tony était descendu marcher un peu pour shooter dans les feuilles et suivre le dessin monotone des moineaux dans l’air frais de la Place St Nizier. Les piafs du quartier abandonnaient un après l’autre leur architecture gothique renaissance et la dizaine de perchoirs naturels en forme de tilleuls brûlés d’ocre à son pied pour les fissures plein sud de la rue Célestin Philbois. Des cliques sautillantes de passereaux qui amusaient les gosses des HLM voisins flambant neuf. L’automne terminait de recouvrir « la tête du bouchon de Champagne », la rue Michelet, celle du Bon Pasteur ; depuis le quai de l’abattoir, la piscine du Vouldy et jusqu’au jardin du Préau tout proche du canal de la Seine. Chaumont fit une pause à hauteur d’un platane dont l’écorce abondait de signes gravés à la main. Des figures tracées comme des allégories, des paraboles amoureuses et des logogriphes de toutes natures... Des dizaines de rayures allusives et d’éraflures secrètes comme des intentions définitives à l’épreuve du temps. Pourquoi cette figure, particulière plus que cent autres gravures analogues superposées en fresque tendre sur le cuir d’un bois d’agrément, un simple « H »... retint ce jour-là son attention, peut-être à cause de ce « M » qui l’enlaçait, identique à une voilure d’insecte ; deux ailes... l’empreinte assez claire d’un butineur, un voleur de fleurs fort habile dans la matière calligraphique...

Tony reprit sa promenade sous des grands arbres jaunes qu’il prit pour des saules (disons probablement des frênes et plusieurs marronniers...) Le maçon n’avait pas la moindre idée de ce qui différenciait un feuillu d’un autre, mais repensa à cette idée bizarre qu’un peu d’herbe était capable de soigner un rhume des foins ou qu’une pincée de thym, de verveine, mêlée au serpolet... guérissaient aussi des absences passagères ou des étourdissements chroniques. Tony s’était arrêté là, sur cette hypothèse que Les plantes portent en elles toute la complexité du monde vivant et disposent aussi d’une véritable mémoire utile à notre besoin de nous adapter sans cesse à notre environnement... et n’avait pas osé aller plus loin, au-delà d’une ligne de démarcation qui séparait les quartiers bas d’un centre ville parfaitement préservé. (L’ouvrier du bâtiment avait pensé « réservé » au lieu de « préservé »...) Tony s’arrêta quelques instants à une distance circonspecte du petit bois, puis finit par rebrousser chemin en direction de la cathédrale St Pierre ; chercha une explication rationnelle à la mémoire des arbres dans l’accord d’un son d’orgue qui dévalait la rue de l’évêché... L’ouvrier spécialisé dans le plâtre, l’enduit, le blanc de chaux et les vieilles méthodes de crépissage au torchis, se répéta plusieurs fois cette formule biologique qu’il venait d’entendre à la télévision, traîna les pieds jusqu’au Kane qui venait tout juste de changer de nom dans l’espoir de convertir sa jeune clientèle d’agitateurs gauchistes aux rencontres sportives fournies gratuitement sur une grande télé familiale accrochée au plafond. Cette fois, la nuit était complètement tombée sur le « café de l’Horloge ». Et rien, non vraiment rien n’aurait réussi à le faire rentrer chez lui par ce sentiment d’automne aussi vif. Cette fin du mois d’octobre 1970 où tout allait se jouer. Où tout devrait irrémédiablement basculer. Cette drôle d’année de la mort spectaculaire de l’écrivain japonais Yukio Mishima(X) dans son bel habit de Samouraï ; celle de l’artiste américain Barnett Newman, ou encore du photographe de presse Gilles Caron, disparu quelque part dans les environs de Phnom Penh ; celle en France de François Mauriac, de Jean Giono... L’année de l’enterrement du « grand Charles » à Colombey-les-deux-églises, et du guitariste Jimi Hendrix à Seatle, Etats-Unis d’Amérique...

-X- Yukio Mishima vient d’achever L’ange en décomposition, le dernier opus de sa trilogie romanesque publiée sous le titre de La mer de la fertilité. Dans la matinée du 25 novembre 1970, l’auteur japonais le plus influent de son temps, se rend à l’école Militaire du quartier général du Ministère de la Défense et prend en otage le général commandant en chef des forces d'autodéfense avant de faire convoquer les troupes. À la suite d’un discours épique encourageant le retour d’un japon traditionnel à la faveur d’un empereur tout puissant, Yukio Mishima se retire dans une pièce situé à l’étage du bâtiment avec quelques-uns de ses disciples les plus sûrs et s’ouvre l’abdomen à l’aide d’un sabre selon le rituel du seppuku (une ouverture transversale sous le nombril). La « cérémonie » morbide imaginée par l’écrivain doit se conclure par sa décapitation (une version du suicide rituel, censée abréger les souffrances du malheureux), mais son ami Morita tremble et rate son geste. C’est finalement Hiroyasu Koga qui récupère la lame et termine l’ouvrage sacrificiel. Un dénouement tragique, pour lequel beaucoup avancent que le maître de la littérature nippone avait tout prémédité et mis en scène depuis la rédaction des premières pages de son œuvre considérable.

« C’est lui qui avait parlé le premier. Je me souviens qu’il faisait très chaud. C’était au mois de juillet. Un rencard que le type avait avec une fille. Il disait qu’il avait dû la quitter longtemps avant. Un an, jour pour jour... Il disait aussi qu’il ne savait pas si elle viendrait et qu’il la comprendrait. Marie était une chique fille, vraiment ! Tout le monde la connaissait au commissariat, mais j’ai encore l’impression qu’il n’était pas forcément au courant. Le type était reporter ou quelque chose comme photographe ou correspondant de guerre... Je ne me souviens plus forcément de ce que Tony m’avait raconté à l’époque. C’est-à-dire que vous comprenez... Tony et moi, ensuite... Marie était vraiment bien foutue, mignonne et tout. Je veux dire, Tony et elle vivaient un peu ensemble… Je crois qu’ils avaient vraiment quelque chose l’un pour l’autre, mais ça n’empêchait pas Marie... Enfin rien de mal, mais vous voyez. Une fille vraiment jolie, mais quand même un peu salope. Je me rappelle qu’un jour... Tony lui a collé une baffe dans la gueule devant tout le monde alors qu’elle était grimpée en jupe sur une table du bistrot pour fêter la fin des bombardements sur le Cambodge ou je ne sais plus trop quel autre prétexte du genre. Elle fréquentait une bande d’étudiants qui saoulaient tout le monde avec leur politique américaine, leurs idées sur leurs parents, les femmes, la révolution sexuelle... C’était en juin. Je m’en rappelle parce que c’était juste avant le départ du tour de France. L’année ou Merckx avait fait le doublé avec le Tour d’Italie... une sacrée victoire au Mont Ventoux(X) où le belge avait pointé son maillot jaune à presque dix minutes du jeune Zoetelmeck. Après l’étape, Merckx s’était évanoui devant les journalistes en train de l’interviewer. Le médecin avait dit qu’il manquait d’oxygène. 1900M... Le Ventoux c’est quand même pas non plus l’Annapurna ! 4500 bornes à 35 KM/H de moyenne il y a trente ans déjà, vous voyez un peu le boulot !

-X- En juillet 1970, le Tour de France renoua avec la montée légendaire du colosse provençal. Le col avait été écarté des parcours officiels depuis 1967, date à laquelle Tom Simpson s’était effondré, soutenu par des spectateurs, à deux kilomètres du sommet de l’épreuve. Quelques minutes après, le coureur britannique était mort dans l’hélicoptère qui le transportait vers l’hôpital d’Avignon. « La fatigue, la chaleur étouffante, le manque d’eau »... Tout le monde avait d’abord conclu à une mort naturelle par épuisement. La légende du monstre de Provence avaleur de coureurs était sauve. Le lendemain, le Dr Dumas, le médecin officiel du Tour, répondait à la presse en disant que c’était bien trop tôt pour parler de « doping », qu’on pouvait aussi mourir en pleine santé, chez soi, dans un fauteuil... que c’était rare, mais que ça pouvait quand même arrivé. L’enquête avait révélé plus tard que le coureur montait les côtes avec des tubes de Tonédron dans les poches de son maillot. Le type marchait aux emphèt’, et ce n’était certainement pas le seul dans le peloton. En 1992, une voiture de l’équipe Festina fut interceptée par la police des stups, le coffre blindé d’EPO. Et puis beaucoup plus tard en 2002, l’épouse du coureur lituanien Raimondas Rumsas est arrêtée vers Chamonix en possession d’une quarantaine de produits (EPO, testostérone, corticoïdes et hormones de croissance). Pour sa défense, la jeune femme tentera d’expliquer que ces médicaments étaient en réalité destinés à ses parents malades. Rumsas, Virenque, Hamilton, Rasmussen, Floyd Landis ; l’italien Marco Pantani, mort dans des conditions « douteuses » en 2004, suite à une overdose de cocaïne ; Laurent Fignon, aujourd’hui atteint d’un cancer des voies digestives... Ricco, Moser, Ullrich, Vinokourov... La liste est malheureusement non exhaustive...

À moins que je confonde avec le mois de mai... Vous savez, cette attaque de l’épicerie Fauchon à paris par un commando terroriste. Un mec qu’on appelait « Tarzan » et une équipe de sauvages s’étaient barrés avec tout ce qu’ils avaient pu emporter : caviar, truffes, champagne, marrons glacés... Du fois gras à deux cent balles le kilo... Ils avaient réussi à foutre le camp par les couloirs du métro. Ce vieux salaud de Sartre avait pris leur défense. Tu parles ! le type bouffait tous les jours à la Coupole et il continuait quand même son numéro sur la pauvreté, la misère dans le monde et la justice sociale... Les beaux discours... C’est pour ça que j’ai continué de voter à droite après ! Ça aurait pu leur ressembler à ces p’tits salauds. Pas mal d’entre eux descendaient souvent à Paname pour aller foutre la caillon dans les manifs ! L’endroit s’appelait pas encore l’Horloge à ce moment-là. Bien qu’on pouvait déjà voir des matchs de championnats sur une télé qu’avait remplacé le vieux juke-box et le tas de p’tits cons qui fumaient devant. Le patron s’appelait Kan’... Je ne sais pas ce qu’il a pu devenir depuis ? Tony était comme un fou. Et plus il gueulait pour que la môme descende de là, et plus elle continuait de le provoquer en agitant son cul sous sa jupe. Le tissu couvrait pas grand-chose dans ces années-là, faut dire ce qui est ! Tout le monde se marrait. J’ai été obligé de m’interposer pour ne pas qu’elle ramasse trop. La gosse s’était mise à chialer, une véritable hystérique. Ensuite j’ai dû essayer de la rassurer. C’est une des dernières fois que j’ai vu Tony. À cause d’elle vous comprenez ! J’aurais pas pu supporter de le regarder en face après.

Avec Marie, on s’est amusé encore ensemble pendant un moment, mais rien de plus. On se voyait uniquement à la brigade. Elle disait que les murs... les grandes fenêtres sous les plafonds lumineux, même mal peints. Tous cette cohue contrainte de raconter sa vie devant tout le monde... Marie disait aussi que les classeurs, tous ces dossiers bien rangés sur la vie des gens la rassurait. Ma femme ne s’est jamais aperçue de rien, mais c’est mon chef. Un vrai con, avec un nom d’origine espagnole... Bref ! comme je disais... Ce jour-là, le type a commencé à parler de Marie à Tony sans se rendre compte que Tony s’envoyait la gisquette à la régulière depuis longtemps. Bon, même si de ce côté-là... Je veux dire même si un de plus !... Un type avec un sourire, le genre de sourire allemand si vous voyez comment sont ces gens-là. Le genre pardessus avec sa chemise blanche sur mesure bien repassée en dessous. Une allure qu’on oublie pas comme ça. Peut-être dans les vingt-cinq, vingt-six ans, peut-être moins... mais je vous dis ça, ça remonte maintenant. Tony a insisté pour lui offrir un verre. Il l’a écouté raconter ses souvenirs de guerre. Comment il était revenu du Vietnam, comment il était revenu d’aussi loin juste pour revoir Marie... Je me souviens qu’il parlait beaucoup et que l’alcool n’avait sûrement rien arrangé. Après peut-être, une heure... le gars avait sorti un cahier de son sac, une sorte de sacoche qu’il avait gardée accrochée autour de l’épaule. Un cahier rouge avec une spirale. Je ne le voyais pas vraiment très bien d’où j’étais assis. C’est Tony qui m’a parlé de la photo que le type lui a montrée. Une photo de Marie dans une robe rose, la robe que Tony disait lui avoir achetée pour son anniversaire. »

-Et vous n’aviez jamais su qu’ils étaient mariés.
-Qui, Tony ?...Comment j’aurais pu savoir ? La gosse traînait avec tout le monde. Non... Tony ne bossait plus et passait toutes ses journées au bistrot ; des emmerdes qu’il avait dû avoir avec son dernier patron. Je sais pas pourquoi elle l’avait pas foutu dehors plus tôt ? L’habitude, sûrement. Mariés... Marie et cette loque... Ils ont vraiment été mariés ?
-Et le p’tit ? Jules... Vous connaissiez l’enfant ?
-Ah oui, le p’tit môme...!
-Pas franchement. Des parents à elle qui s’en occupaient, sûrement. Enfin, je sais pas. Une fois. C’était bien avant cette histoire de Sartre, de champagne et de marrons glacés disparue dans les souterrains de la Madeleine... Disons l’année d’avant, pendant l’été juste avant les grandes vacances... Un collègue l’avait découverte complètement ivre, enfin, très mal-en-point. C’est à ce moment-là que j’ai fait la connaissance de Marie pour la première fois. Je faisais la nuit. Le bleu bitte est venu me demander de l’aide pour ramasser une fille allongée à moitié nue sur le trottoir. Carrément devant le commissariat. Comme ça. Personne n’avait rien entendu de ce qui avait bien pu se passer. Marie aurait pu tomber toute seule, ou une voiture qui l’avait peut-être jetée là ? Allez savoir... Après ça elle ne s’est jamais souvenue de rien ! C’est quand le collègue est sorti à la fin de son horaire de service, qu’il est tombé sur la fille toute éclaboussée par terre. Un sale état. Je dis ça parce que c’est moi qui l’ai raccompagnée chez elle ensuite. Vous comprenez, le gars commençait dans le métier et j’avais préféré finir le boulot moi-même. Elle habitait tout à côté, en haut d’un immeuble dans la même rue. Le môme ? Je l’ai entendu qui hurlait depuis le rez-de-chaussée. Un type était là, il regardait la télévision. C’était Tony, mais je ne l’avais encore jamais vu non plus. Comment j’aurai pu savoir qu’ils étaient mariés ? C’est pas parce qu’on couche avec quelqu’un ou qu’on regarde la télé chez lui... Un peu plus tard, Tony est venu au commissariat. Je lui ai posé des questions sur elle et puis aussi sur le gamin, juste pour parler. Il m’a dit que ça ne me regardait pas. Qu’il n’y était pour rien. Que c’était le gosse de cette fille, qu’elle et lui... voilà tout. J’ai pas cherché, il n’y avait pas mort d’homme non plus ! Par contre, Tony n’arrêtait pas de poser des questions sur la soirée où on avait retrouvée Marie. Il voulait savoir ce qui avait bien pu lui arriver cette nuit-là. On a fini par aller boire un verre ensemble, ici, juste à cette table... Tony disait qu’il connaissait bien le patron et qu’on serait bien reçu. Je ne lui ai pas dit tout de suite que je le connaissais aussi. On a parlé de l’astronaute qui s’était posé sur la lune, et puis de son collègue, Aldrin je crois, je ne sais plus lequel des deux ? Tony était passionné par ce genre de trucs. Moi, ça ne m’a jamais intéressé plus que ça. Il m’a alors fait remarquer qu’on avait récupérée Marie pile à l’heure où le soyouz, enfin la machin avait atterri. J’avais pas vraiment vu tout de suite l’intérêt. Pile vers 4 heures du matin, le 21 juillet. Pour ça, on pouvait lui faire confiance. J’ai jamais rencontré quelqu’un avec une mémoire pareille. Il m’avait même donné l’heure précise, à la minute près, mais j’ai oublié. Le problème ça à été plus tard. Le collègue... le bleubite qui avait découvert Marie le premier avait soi-disant noté 21H35 sur son carnet, et s’était même gouré de jour... le 20 juillet. Ce n’était pas obligatoirement important, encore une fois, il n’y avait pas mort d’homme, mais Tony a continué de nous emmerder avec ça pendant des jours. Plus con qu’un flic, je vous dis ! Pour nous, c’était une affaire classée, voilà. On avait plus grave à s’occuper au tableau de service, vous comprenez. »



(À SUIVRE)




mercredi 8 juillet 2009

L'ATELIER DE JULES™ / X





LES PENSÉES SUR PAPIER PEINT




AQUARELLE ET ENCRE DE CHINE SUR CARTON 24X30CM / 2005




jeudi 25 juin 2009

LE COUP DE CHAUD / XXI



(ROMAN EN LIGNE)
LE COUP DE CHAUD
-21-



Un roman... et c'est évidemment Tony™ qui s'y recolle ! Sacré Tony ™ ! Un roman... ou une somme de lignes superposées au mouvement de l'air ambiant. Un de ces procédés écologiques pour dire la couleur verte qui lui coule dans les yeux au lieu d'une industrie lourde incapable de le distraire vraiment. Un roman... disons plutôt une correction à la volée d'un vieux manuscrit laissé pour compte par faute de temps, l'été 2003. Le coup de chaud... où ce qui arrive à force de prendre des douches froides au travers du cadre strict d'une météo de merde. Le coup de chaud ou une façon de décliner un paquet d'histoires anciennes, des engrenages, la mécanique rouillée des passions en retard. L'effort illuminé d'en découdre avec ses vieilles leçons de voyages, les malles défaites un peu partout dans le coeur de gens admirables et réconfortants. Le coup de chaud... comme on dirait : de La poésie, le cinéma... un tas d'emmerdements à la fin.


(PUBLICITÉ)



CHAPITRE 10 / (SUITE)
UNE HISTOIRE D’ABSTRACTION...
(Selon le principe de la récupération, le procédé de l’appropriation / Disons l’histoire d’un vol... et l’idée d’une restitution sous la forme qu’il convient le mieux dans le contexte d’une histoire d’amour qui dérape).




Pour finir, l’obscur traficotage de sentiments amoureux aurait pu également atteindre une sorte de récepteur subsidiaire, un intermédiaire sur un parcours postal balisé. Lequel agent basé suffisamment loin du front pour ne pas élever les soupçons —Disons, planqué dans un bouge de Florence par exemple !...— aurait disposé d’une clé indispensable au déverrouillage de l’information camouflée dans une lettre d’amour comme il en existait cent. Une manœuvre relativement simple... Le lieutenant de police tenta de conclure sur cette alternative tout à fait vraisemblable selon lui ; « à moins » rajouta t’il, que ce ne fut le jeune Conte lui-même, le profil type de l’agent double... Un petit-bourgeois corrompu, un de ces maoïstes. Antoine Conte de Beauregard, un nom tout indiqué pour noyer le poisson dans la vase du Mékong... Le jeune Conte et sa couverture de reporter pour passer inaperçu sur chaque rive. « Oui, à moins que ce ne fut ce petit con lui-même... »
Marie pleurait pendant qu’elle se rhabillait. Rajusta son petit soutien gorge en lycra sur son buste émacié et remonta son Dim qui lui servait aussi de culotte roulée sur les chevilles. Une virgule noire épaisse emportait un œil après l’autre sur son visage englouti. L’intérieur de son ventre lui faisait mal, des coups, comme des poinçons... un outil de fourreur comme une alêne qui lui transperçait l’abdomen, mais Marie prit sur elle de ne rien dire au flic en train de se raboutonner derrière le classeur métallique gris-vert sur lequel la photo de sa femme souriait à la frimousse d’un mioche au cou déformé par une grimace aux allures de sphincter. « Elle s’appelle Purification. C’est d’origine espagnol. (Pou-ri-fi-ca-cione)... » Le gros con de flicard avait dit : « Pou-ri-fi-ca-cione » comme le Matador apprenait à donner l’estocade finale dans l’arène après quelques passes de capote lors d’un combat à mort avec le paquet de viande énervée qui lui servait de bouc émissaire les jours de foire.
Pour conforter sa démonstration, ou peut-être aussi réussir à détourner l’attention... l’enquêteur en chef de la brigade de la rue Michelet, fit encore remarquer à Marie l’origine du cachet de la poste... « italienne » ! apposé sur l’enveloppe jaune en provenance de Florence. La preuve, de ce que cette rédaction amoureuse au caractère ambigu avait dû en voir de toutes les couleurs avant d’arriver, depuis le théâtre des opérations vietnamien, via l’Italie... jusqu’au cœur serré d’une jeune bonnetière complètement déboussolée par la perspective d’une vérité bien plus cruelle encore. Oui, car rien en réalité n’interdisait plus à Marie d’imaginer son amour perdu dans la pire situation qu’il soit pour un reporter. Un journaliste à part entière, dont elle pourrait évaluer bientôt, la terrible efficacité de ses photographies... l’impact de ses cadrages et l’honnêteté de son travail reproduits en couverture de la presse du monde entier. Marie en était convaincue : Antoine n’était pas un lâche. Elle connaissait son homme ; la ténacité de son caractère imprimé sur son corps, un dessin bien fait, des formes géométriques bien visibles sur son flanc. Tout ce qu’elle se rappela de ses yeux adroits et de son dos fiché ; son sourire, sa mélancolie allemande quand il lui parlait. Sa force, qu’elle pouvait encore sentir au fond d’elle dans l’abstraction de ses nuits compliquées ; l’intensité de ses blessures d’enfance à jamais rivées dans ses veines, un chant d’anges et ses arborescences électriques disséminés dans sa chair. Son corps, immense. Non, Antoine n’aurait jamais failli. Son grand amour, son amour vrai, cette évidence crue. Au fond, c’était même pour cette unique raison que son amour de beau gosse avait oublié de lui écrire pendant des semaines... Il n’avait pas oublié, non ! mais seulement voulu éviter d’avoir à la compromettre avec lui. Un seigneur. Et Marie en était maintenant persuadée : Pour beaucoup, son noble écuyer vaudrait certainement mieux la bouche emplie de terre à respirer la crasse de ses mauvaises opinions, qu’à lancer son paradigme humaniste aux trousses d’une comédie résignée d’un genre humain sans scrupule. Marie eue soudain très peur et repensa à ce photographe célèbre. Robert Capa(X), mort à peu près au même endroit au mois de mai 54. Le type avait sauté sur une mine pendant un reportage sur la route de Thai-Binh. Fin du voyage. C’est Antoine qui lui avait raconté l’histoire du plus grand photographe de guerre que le monde ait jamais connu. Robert Capa, joueur de cartes et coureur de jupons ; alias André Friedmannn, né en 1911 à Budapest, Hongrie.

-X- Robert Capa, de son vrai nom Endre Ernő Friedmann, Naissance le 22 octobre 1913 à Budapest. Exilé à Berlin en 1931 à cause d’une montée de l’antisémitisme en Hongrie. Etudes de sciences politiques à la Deutsche Hochschule für Poltik. Photographie Trotski à Copenhague l’année suivante avant d’être chassé de l’Allemagne au bord de basculer dans la pire période de son histoire. Rejoint Paris, le quartier Montparnasse... Se lie d’une amitié indestructible avec le photographe David Seymour, alias « Chim » pour les gens du métier. Rencontre avec Gerda Taro, étudiante allemande antifasciste, elle aussi reporter de guerre, et qui restera le grand amour de sa vie malgré la mort de la jeune femme en 1937, ; écrasée par un tank des brigades internationales. Publication régulière dans « Life magazine ». Réalise le chef d’œuvre absolu de l’histoire du photojournalisme en figeant la mort d’un soldat républicain près de Cerro Muriano, au mois de septembre, l’année 1936. Renouvelle son coup de maître le 6 juin 1944 en débarquant sur une plage d’Omaha-Beach avec son Leica autour du cou. Termine d’inscrire son nom dans la légende, grâce à son ami Henri Cartier Bresson en fondant avec lui la célèbre agence coopérative « Magnum » à New-York ; poursuit son tour du monde des théâtres d’opérations. Pologne, Sicile, Chine, Japon... Travaille en Israël entre 1948 et 1950. Meurt juste après sa naturalisation comme citoyen américain, en sautant sur une mine sur le sol Indochinois au mois de mai 1954. Medal of freedom américaine et Croix de guerre française à titre posthume.

Le ciel était calme, il faisait à peine nuit. Marie comptait les rangées d’éclairages vissés sur les murs crépis de la rue de la Cité jusqu’aux traces de bleus fiévreux sur les vitres du Kane. Elle disait « Kane » depuis quelques temps. « Kane » pour afficher son mépris d’un « Citizen » arbitraire. Une contraction machiste d’un titre en entier qu’il convenait encore de séparer en deux parties distinctives, sur la base d’une sorte d’immense malentendu entre deux types d’espèce humaine opposées : Les garçons au-dessus et les filles dessous... c’était comme ça depuis le début, même si les filles aimaient aussi conduire, manœuvrer les gouvernails et accélérer sous des trombes d’eau. Le Kane... Alors que le troquet avait aussi changé de nom sans qu’elle ne s’aperçoive de rien.

Où était-il à cette heure ? Parcourait-il encore le Vietnam avec son Leica depuis la date à laquelle ce télégramme providentiel était parti de Saigon ? Pouvait-elle espérer le revoir bientôt comme il semblait le lui avoir promis alors quelle n’en n’avait jamais rien su ? Est-ce que cet abruti de flic... Comment déjà ? Pou-tré-facione...) c’est ça ! pouvait avoir raison à propos des services de renseignements des postes ? Cette lettre... de Saigon, postée à Florence ?... Qu’aurait-elle encore à espérer de son béguin, son grand amour qui puait la mort à plein nez ? Marie aurait voulu lui répondre sur le champ... lui écrire des jolis mots pour le rassurer ; lui dire que son ventre, ce salaud de flic, cet imbécile de Tony... toute cette fièvre, la couleur bleu, les costumes de marins, les bleus de chauffe, le cobalt et le Majorelle, les panoplies d’officiers... Tout ce qui la rassurait un peu depuis qu’elle se sentait loin de lui. Mais il était convenu entre eux depuis le départ qu’elle ne disposerait d’aucune adresse, aucune destination à laquelle lui retourner ses envies d’elle et ses baisers pressants ; tout son cinéma d’un paysage de carte postale périmée au milieu des tueries effroyables, la boucherie insupportable qu’on devinait dans la presse d’opinion... Pas même une poste restante, aucun repère fixe pour ne rien altérer des mouvements de l’air et des bouffées d’angoisse naturelles. Tout oscillerait, tout hésiterait... comme le courant flotte sur les lignes de fronts. Comme tout vacille aux entournures de la raison. Le moindre équilibre. Les sifflements de pierre dans le froissement du vent pâle. Marie s’était encore dit qu’Antoine avait sûrement voulu la faire rire avec ses histoires de voyages touristiques en robe rose, mais qu’elle était loin d’être dupe ! Que pour les tigres, les araignées et les serpents, passe encore ! mais pour la promenade en robe rose sur un trottoir de Manille, son client pourrait repasser !...



Antoine n’était toujours pas revenu, mais le courrier lui, avait continué. Moscou, Leningrad, Bucarest, Tallin, Erevan, Tel-Aviv, Irkoutsk, New-York, Leesbury, toutes postées de... Florence.



(À SUIVRE)


lundi 22 juin 2009

REGARDE, MEURS, SOUVIENS-TOI


THÉÂTRE



REGARDE, MEURS, SOUVIENS-TOI
DE JEAN-LOUIS BACHELET
AVEC AURÉLIE GANTNER, ALIOUCHKA BINDER ET OLIVIA RACLOT
jusqu'au 28 juin, au Théâtre de l'île St Louis, Paris 4e



Pour tout vous dire, j’avais d’abord pris la précaution de lire la pièce. « Regarde, meurs, souviens-toi ».
(Le texte est éditée aux éditions Les provinciales). Il s’agissait alors de d’imaginer quelle surface saurait avantageusement recouvrir cette réelle profondeur.

« Regarde, meurs, souviens-toi ». La salle est courte, un théâtre de poupées sur l’île St Louis. À peine quelques fauteuils de velours rouge appuyés contre une scène dérobée au fond d’une ruelle privative du quai d’Anjou.

« Regarde »... c’est-à-dire qu’au lever de rideau, il fait noir, mais que la taille n’a en réalité, aucune espèce d’importance juste au moment précis où le mouvement sonore, le rythme, le tempo... dégringole de l’estrade en Allemand. « Es ist wie am Anfang der Welt, als die Sterne ihren Platz nicht kannten ». Un mouvement... car il faut bien parler d’une voix accordée au texte, selon le principe d’une véritable ligne mélodique ; je veux dire cette force d’abstraction dans la langue de Mendelssohn ; ce flux mélancolique, d’emblée, plâtrée sur la lumière restreinte d’une salle de spectacle sans issue. La lumière... celle d’un premier projecteur qui ravale le visage brillant, tendu vers le ciel de Dagmara (Olivia Raclot), « Une femelle SS » dans son uniforme vert de gris. Le rôle d’une Aufseherin. « Regarde, meurs... » Une autre lampe frappe le corps entier de Marie (Aurélie Gantner), jeune déportée à Ravensbrück. Une toute jeune femme, celle qui doit mourir à la fin. Elle, dans un habit jaune décalé de l’endroit, décalé du lieu et du moment.


OLIVIA RACLOT


L’histoire est une histoire vraie comme on dit dans ces cas-là. Mais dans la circonstance, l’histoire... (ce témoignage bouleversant de Micheline Maurel, résistante, arrêtée et déportée, en 1943 à Neubrandebourg, près de Ravensbrück) est un souvenir de l’ordre de l’ineffable. Comment réussir alors à disposer son corps sur la scène ? Celui de la victime... celui du martyr à sa place, celui de son bourreau par-dessus. Comment trouver le juste équilibre des corps dans la profondeur de champs de cette mémoire effroyable ? Comment, seulement même, songer à y parvenir ?

Alors Marie parle, rallonge la voix éreintante du sublime par le chemin décisif de l’intellection. « Crois-tu » demande Marie. « Crois-tu qu'un soleil puisse devenir noir, comme ça, subitement ? » « Regarde !... » Mais on y voit rien justement. Non... Rien d'ostensible, pas le moindre voyeurisme, pas le plus petit effet de scène pour rompre la pudeur imposée. Tout est en équilibre ; comme le monstrueux bien sûr, s’écoule dans le détail. Comme le fragment, l’infime... comme la particule suffit à échafauder tous les plans.

C’est au tour de Macha (Aliouchka Binder), le troisième personnage du tableau qui doit faire cet effort de se souvenir pour nous, et de se souvenir de tout. L’entrée en scène de Macha, la rescapée. « Il y a celle qui parle », commence la comédienne d’une voix douce, calme... quasi chirurgicale ; une rescapée (je veux dire ni vraiment sauvée, ni indemne, mais juste réchappée...) « Il y a celle qui parle, il y a ceux qui écoutent. Vous avez le désir d'écouter : en avez-vous la force ? Pour nous, le ciel ne s'est pas ouvert ; il s'est bien plutôt fermé à double tour, avec un affreux bruit de serrure, et puis il s'est tu. » Le décor est planté, Nulle chance dorénavant d’essayer d’esquiver.

Voilà pour les premières notes, les premières respirations supportables. Après... Après, j’ai cette impression d’une musique nouée autour de ma gorge et qui ne me quittera plus, jamais. tout un vocabulaire figé dans mes entrailles. Une inexplicable noyade verbale.

Après... Je me souviens des « RAUSS ! SCHNELL ! SCHWEINEREI ! Aufstehen !... Strafestehen... Durchfall... Schmutzstück... Schweinehund !... » Un tas lexical difforme. « Toute cette merde... » « Regarde, meurs... » Oui, « Qu’est-ce qu’on va faire de toute cette merde » se demande Marie, et juste à l’instant du chapitre sur « l’amour qui doit tout sauver sur la terre ».


ALIOUCHKA BINDER ET AURÉLIE GANTNER

Après... je me souviens des larmes de Mme Servan-Schreiber derrière moi ; de son regard hissé vers les trois jeunes femmes tout juste revenues de leur scène, pour les complimenter.

Et puis encore après, je ne sais plus. C’est-à-dire qu’ensuite on a parlé, on a bu, on a mangé. Il était tard. Une soirée formidable. Des impressions plutôt copieuses entre une pièce de boucher béarnaise arrosée d’un vin rouge, et servi à la température des fous de l’Ile, rue des Deux ponts. Tout ce qu’on ne peut toujours se souvenir avec justesse, de la surface des sentiments humains.

... Souviens-toi. Mais je n'oublierai rien.
JLG




Les commentaires du Figaroscope




jeudi 18 juin 2009

SERGENT / OPEN STUDIO



JEAN-PIERRE SERGENT
OUVRE SON ATELIER AU PUBLIC

( 26 / 27 / 28 JUIN 2009)





OUVERTURE DE L'ATELIER JEAN-PIERRE SERGENT
11 AVENUE DE LA GARE D'EAU
FACE A FRANCE 3 / BESANÇON / FRANCE
(26 / 27 / 28 JUIN 2009)
RECEPTION VENDREDI 26 JUIN > 18 > 21H
SAMEDI 27 & DIMANCHE 28 JUIN > 15 > 19 H
TEL : 0381532887



EN SAVOIR PLUS SUR L'ARTISTE



LE COUP DE CHAUD / XX



(ROMAN EN LIGNE)
LE COUP DE CHAUD
-20-



Un roman... et c'est évidemment Tony™ qui s'y recolle ! Sacré Tony ™ ! Un roman... ou une somme de lignes superposées au mouvement de l'air ambiant. Un de ces procédés écologiques pour dire la couleur verte qui lui coule dans les yeux au lieu d'une industrie lourde incapable de le distraire vraiment. Un roman... disons plutôt une correction à la volée d'un vieux manuscrit laissé pour compte par faute de temps, l'été 2003. Le coup de chaud... où ce qui arrive à force de prendre des douches froides au travers du cadre strict d'une météo de merde. Le coup de chaud ou une façon de décliner un paquet d'histoires anciennes, des engrenages, la mécanique rouillée des passions en retard. L'effort illuminé d'en découdre avec ses vieilles leçons de voyages, les malles défaites un peu partout dans le coeur de gens admirables et réconfortants. Le coup de chaud... comme on dirait : de La poésie, le cinéma... un tas d'emmerdements à la fin.


(PUBLICITÉ)



CHAPITRE 10
UNE HISTOIRE D’ABSTRACTION...
(Selon le principe de la récupération, le procédé de l’appropriation / Disons l’histoire d’un vol... et l’idée d’une restitution sous la forme qu’il convient le mieux dans le contexte d’une histoire d’amour qui dérape).




Antoine n’était pas revenu. Une année entière au Vietnam... et Antoine n’était pas revenu.

Marie avait eu très régulièrement des nouvelles au début ; des lettres de passion ardente comme son amant les lui avait promises sur le quai de la gare juste avant de foutre le camp pour de bon. Des lettres que le jeune reporter lui envoyait à l’adresse du Kane avec la complicité du patron. Marie était tellement gentille ! Des lettres aux entêtes romantiques du service de communication de l’U.S. Army ou frappées du logo de la Croix rouge française ; du bristol officiel d’ambassades internationales ou timbré de l’hôtel Continental à Saigon. Des lettres et quelques rares cartes postales aux couleurs passées du golf du Tonkin, de la Cochinchine, du « Sud lointain » .

La correspondance était assidue et sentait bon le miel, le thé fleuri des hauts plateaux du Suoi Bu ou les essences rares d’orchidées sauvages. Entre deux paragraphes d’amour enflammés, Antoine décrivait scrupuleusement la couleur terreuse des neuf bras du Mékong, celle des Bougainvilliers. Une palette de nuances qui forçaient le trait d’une vieille France indochinoise un peu pompeuse ; celles coloniales, hétéroclites de la route Mandarine ; celles émeraude des lueurs de l’aube dans la baie d’Along ; celles des lagons paradisiaques, des rizières inondées de vert électrique ; celles, torrides, acidulées des jeunes filles soyeuses dans leurs ao-dai ; celles au parfum érotique, voluptueux et sensuel de pimprenelle, de safran, de citronnelle, de coriandre ou de Darjeeling... Mille camaïeux à l’odeur pestilentielle de nuoc-mam ; mille fresques exotiques composés d’Hévéas, de Théiers, d’Eucalyptus... des jardins entiers de jacquiers, de kapokiers, de micocouliers, d’acacias ou de manguiers... Un paysage de forêts(X) tropicales luxuriantes qui attendaient leur mort imminente comme cinq millions de vietnamiens succomberaient pour finir aux phobies anticommunistes du président Kennedy, du président Johnson, de Richard Nixon, d’Henri Kissinger, du colonel Nguyen Van Thieu, de Tchang Kaï-chek ou du général Franco, et sous les tonnes de bombes de fabrication occidentale.

-X- Au total 72 millions de litres de défoliants ont été répandus sur les forêts et les mangroves (des dioxines en quantité phénoménale) par les forces militaires du « monde libre » et quelque 13 millions de tonnes de bombes (465 fois plus que la puissance d’Hiroshima) soit 265 kg d’explosifs mortels par vietnamien, et quelque idée de gauche ou de droite qu’il défende sur le point de se les prendre sur la gueule.

Au fil des mois, Marie s’était habituée à voyager au rythme des intentions amoureuses et littéraires d’Antoine à l’égard de son corps impatient. Des plis qu’elle ouvrait méticuleusement comme un rituel, toujours assise à la même place au fond du bar où ils s’étaient rencontrés la première fois ; le même que celui où elle se souvenait que Tony lui avait fait la cour cinq ans plus tôt. Des dizaines, plusieurs dizaines de lettres, puis plus rien. Plus rien jusqu’à cette enveloppe jaune, postée à Florence... après plusieurs mois de silence radio. La lettre tapée à la machine à écrire l’avait beaucoup intrigué, comme toutes celles qui suivraient...

Saigon, octobre 1970
Ma petite Marie,
Dans ma dernière lettre, Je t’avais assuré de mon retour précipité, et tu vois, je n’ai pas réussi à tenir ma parole ! J’espère que tu ne m’en tiendras pas trop rigueur. Je me ronge de te revoir. Bien que je n’ai aucune idée ni de l’heure, ni de l’endroit. Ici « c’est l’enfer ! » Mais je crois que je te l’ai déjà dit. Des Niacs planqués partout. On ne peut faire confiance à personne... Les ricains, c’est pareil ! Nixon, B52, bombes, défoliant, agent orange, bleu, blanc... napalm... La bouffe est merdique. Météo dégueulasse. Les bestioles pullulent (moustiques, araignées, sangsues, tigres, serpents)... Je crois que tu ne te plairais vraiment pas dans le coin malgré ton désir que je devine de me rejoindre par n’importe quel moyen. Je reviens de Phnom-Penh où Je me suis fait piqué tout mon matériel photo par une patrouille de G.I.’s. Un beau paquet de salauds aussi ! J’ai vraiment la gerbe ! d’autant que ça fait des semaines que je n’ai pas pu envoyer un seul reportage susceptible d’intéresser un journal. Je suis crevé... En fait, ça va vraiment très mal ici. Les bombes, les morts. Ça pue, c’est horrible ce qu’un mort peut puer même une fois enterré ! Ou plutôt non. Ça pue, mais l’odeur de cadavre permet aussi de relativiser pas mal de choses de la pourriture des vivants. Toute cette merde, tous ces morts... Tout se mélange, la merde et toute la mort qui croupit dedans. Au moment où je te parle, j’ai le nez sur une carte géographique du Cambodge et de la Thaïlande pour respirer un peu... je me dis que je pourrais tout plaquer pour un beau voyage touristique entre la mer de Chine et l’Océan indien ! Hanoi, le Fleuve rouge, la baie d’Along, le Col des nuages, Dalat, Sa Dec... et puis Rangoon, Bangkok, Jakarta, Manille... Je regarde le plan et je t’imagine dans ta petite robe rose en train de marcher juste devant moi pour m’ouvrir la route... tu sais, celle avec laquelle je t’ai pris en photo, je crois que c’était sous le jardin du Préau quelques jours avant mon départ. Je suis sûr que tu serais vraiment très belle ici avec ta robe au milieu des Hibiscus et des Frangipaniers. Je pense à toi. Je t’aime. Mille baisers.
H.C.B.

Le vocabulaire n’était plus vraiment caractéristique des courriers précédents, mais Marie s’était d’abord dit que la guerre ne manquerait jamais de causer des dégâts de toutes sortes, responsables de changements irréversibles chez ceux d’entre nous qui approchaient l’enfer d’un peu trop près. Tous ces mois passés dans la jungle tropicale au milieu des miasmes et de la vermine l’avaient forcément transformé de multiples façons, comme déjà l’épisode dramatique de sa courte vie d’alpiniste lui avait permis de mûrir un peu plus vite que les autres... Oui peut-être cette nouvelle maturité, facile à saisir entre les mots cinglés de son glossaire de guerre aux allures de sentence... témoignait-elle de ce qu’il faudrait aussi juger cette perception d’un changement radical de la pensée d’Antoine à la faveur de plusieurs mois de résistance au milieu de la propagande communiste, des attentats à la bombe et des assassinats politiques de toutes sortes ?

Marie songeait tout de même à sa « robe rose »... Pourquoi Antoine parlait-il de sa robe rose alors qu’il savait très bien qu’elle-même l’avait toujours détestée ? Une robe, tout ce qu’elle avait de plus niaise, et sa couleur rose pâle que tout le monde portait. Un cadeau de Tony.

Et puis cette énigme... cette « dernière lettre » à laquelle son amant faisait référence et dont elle aurait forcément dû se souvenir chaque mot, chaque signe... Ce message d’espoir qu’elle avait attendu si fort.

Appuyée sur ses coudes, assise à une table au fond du Citizen, Marie passa d’abord en revue toutes les pistes d’une explication plausible. Les genoux pudiquement joints, la gorge nouée, une barre au ventre et les yeux rentrés, la jeune femme tenta d’évaluer chaque hypothèse dans le moindre détail avant de considérer sérieusement qu’un courrier en provenance d’une zone d’affrontement considérable comme ce Vietnam à feu et à sang, présentait certainement la possibilité d’un risque militaire de la plus haute importance stratégique. Un commerce, encadré par conséquent de mille précautions d’usage par les différentes forces belligérantes. Aussi, Marie put facilement déduire qu’à l’endroit d’une correspondance postale qu’elle quelle fusse et malgré sa nature amoureuse à destination de l’étranger, pouvait s’insinuer aux yeux de l’ennemi la confidence travestie d’une information capitale pour l’issu du conflit. Quelques services spéciaux de contre-espionnage français ex indochinois ou américains, auraient même pu prévoir d’intercepter les confidences plutôt romantiques d’un jeune reporter énamouré, avant de replacer le message dans le circuit postal fardé d’éléments codés à l’intention d’une filière de renseignement politique du camp opposé. Un vrai coup tordu, et tout à fait indétectable grâce au savoir-faire d’un appareil d’action clandestin mis en place sur le terrain depuis la défaite retentissante du corps expéditionnaire français à Dien Bien Phû, dans une plaine du Tonkin. Certaines initiatives auraient pu mal tourner, certaines lettres disparaître, asphyxiées dans d’improbables mixtures chimiques d’un dispositif viêt-minh encore artisanal... Une mauvaise recette, une simple erreur de dosage ; un emmêlage de pédales dans les proportions de coups de gueule et celles du désir d’effacer nos traces. Au final, des messages inutilisables. Des lettres mortes pour la patrie(X) et pour le cœur brisé de leur destinataire éplorée.

-X- Fermer le ban.


(À SUIVRE)


lundi 15 juin 2009

PHOTOMOBILE™ - 239


LES PHOTOMOBILES™ DE JL GANTNER

(Des images réalisées à partir de son téléphone portable, ses communications régulièrement mises "en ligne". Tout un commerce d'échange et totalement inutile de libres transports avec un vrai mobile d'une bonne marque™ collée sur l'écran. "De l'art moderne" pour ceux qui en douterait, comme on dit aussi "De l'électronique embarquée" ou "De la pression dans un pipe line" )



MESSAGE N°239


PHOTOMOBILE N°239a / JL GANTNER 2007
Message envoyé de Besançon, Franche-Comté, France
18 juillet 2007 à 16H22 GMT

PHOTOMOBILE N°239b / JL GANTNER 2007
Message envoyé de Besançon, Franche-Comté, France
18 juillet 2007 à 16H22 GMT





LES PHOTOMOBILES™


mardi 9 juin 2009

LE COUP DE CHAUD / XIX



(ROMAN EN LIGNE)
LE COUP DE CHAUD
-19-



Un roman... et c'est évidemment Tony™ qui s'y recolle ! Sacré Tony ™ ! Un roman... ou une somme de lignes superposées au mouvement de l'air ambiant. Un de ces procédés écologiques pour dire la couleur verte qui lui coule dans les yeux au lieu d'une industrie lourde incapable de le distraire vraiment. Un roman... disons plutôt une correction à la volée d'un vieux manuscrit laissé pour compte par faute de temps, l'été 2003. Le coup de chaud... où ce qui arrive à force de prendre des douches froides au travers du cadre strict d'une météo de merde. Le coup de chaud ou une façon de décliner un paquet d'histoires anciennes, des engrenages, la mécanique rouillée des passions en retard. L'effort illuminé d'en découdre avec ses vieilles leçons de voyages, les malles défaites un peu partout dans le coeur de gens admirables et réconfortants. Le coup de chaud... comme on dirait : de La poésie, le cinéma... un tas d'emmerdements à la fin.


(PUBLICITÉ)



CHAPITRE 9
BLEU CHIOTTES
(où il doit être question de la couleur de l’uniforme, et du mal qu’on doit avoir à l’enfiler)

(SUITE / 2 et fin du chapitre)


Freud rapportait le caractère symbolique d’une névrose « à la probabilité d’un traumatisme d’origine sexuel responsable d’une amnésie partielle ou totale susceptible de masquer l’origine du problème ». J’allais donc procéder par étape. Step by step... confronter un à un les arguments dans l’espoir de dévoiler l’affaire au grand jour. Réunir, une preuve après l’autre, en commençant par le souvenir, l’image d’un contrôleur et de son habit bleu foncé sur le quai d’une gare. Un môme court vers le chef de gare avec l’intention de lui demander de l’aide, mais le mioche se ravise au dernier moment par peur de passer pour un menteur. La scène s’appuie sur le cliché d’un train sur le point de sortir du champ, ou plutôt sur celle d’un représentant de l’ordre des transports ferroviaires en plan serré, donnant le signal du départ avant que le gosse n’ait eu le temps de lui déballer toute l’histoire. L’image s’arrête net. Une tentative d’évasion pour échapper au pire. Une scène de viol au caractère aggravé par la différence d’âge pour être franchement précis et dire les choses comme elles sont. Le pire... Un rapport forcé entre un adulte dégénéré et sa jeune victime désarmée. L’histoire se coupe net à L’entrée du train en gare de La Ciotat... un écran de fumée produit par une locomotive qui marche au charbon devant une foule de spectateurs blasés sur le quai. Le plan est fixe, daté de l’année 1895, un des tout premiers de la grande aventure cinématographique initiée par les frères Lumière. Un impact considérable. Une invention qui transformerait à jamais les rapports que l’humanité entretenait depuis toujours avec le monde sensible et ses fantômes, la subjectivité humaine et les profondeurs du rêve. Oui, tout avait pu commencer comme ça. Un plan maître, droit sur ses rails qui défonce l’écran sans que personne n’en comprenne tout de suite le sens. L’archétype d’un cauchemar possible. L’origine d’un immense malentendu entre ce que les gens attendent tous de partir un jour en voyage, et ce qu’on oublie de leur dire qu’ils n’en reviendront peut-être jamais.

De son côté, Vanessa continuait de buter sur la parabole d’un module géométrique applicable à l’idée d’une ligne suspendue entre son propre cœur livide et ses jeunes organes de génération inspirés. Une ligne... c’est-à-dire une courbe, l’idée d’une trajectoire à suivre comme le résultat d’une circonstance inaltérable, mais déviée, par essence... comme tout dans la nature se déporte, comme tout dérive à force de contraintes répétées « Jamais personne ne suit une ligne droite, ni l’homme, ni l’amibe, ni la mouche ni la branche, ni rien du tout » dit Lacan. La ligne droite c’est le vide, le vide absolu, le vide complètement vide. Le vide comme méthode d’extraction définitive de toute signification des corps visibles et de l’invisible. La droite comme mode d’expression le plus abouti du néant.

— Mais vous mélangez tout... Les voyages lunaires, Freud, la géométrie... l’invention du cinématographe, la politique, le bleu de méthylène, l’entretien des plantes vertes...

Le type assis au bar juste à côté de moi avait d’abord ri. Une simple toux avant de s’éclaircir la gorge au-dessus d’un verre d’eau saturée de vapeur chaude. Le type — pas vraiment le genre de l’éthylique débauché, mais plutôt coureur de fond — joignit ses lèvres en même temps que ses mains, cramponna ses narines à une nappe d’air renouvelée par le climatiseur général, avant de plisser les yeux dans la perspective d’une réplique à propos.

Je le fis tout de même attendre un peu, par principe, et pour prendre le temps de trouver la fonction permettant d’accéder au mode vibreur de mon appareil cellulaire. Je pris encore une large inspiration dans l’intention de rectifier la position de mes épaules. Un truc d’acteurs pour atteindre la bonne profondeur sur scène. Je m’élançais juste au point d’équilibre.

— Tout est lié. La droite ligne des espaces vides et les cercles magiques qui nous agitent l’esprit. Tout est lié. Vous, moi, la nature sauvage et le chant des milliards d’étoiles dans l’univers. Tout s'amarre, tout s’unit. La technique de la valse et la danse des neutrons, la théorie des cordes et la pluie...

J’avais alors longuement pressé la touche principale de mon téléphone portable et vérifié le résultat sur l’écran pour être tout à fait sûr que personne ne puisse plus nous déranger. Mon interlocuteur feignit un sentiment neutre à l’intention de mon geste pourtant très explicite. Je commandais un autre verre de Porto pendant qu’elle me fit remarquer mon intention hypocrite de passer outre le nombre de cigarettes que je m’étais fixées à ne plus dépasser depuis plusieurs mois. Elle... Sa tête était toujours lovée autour de mon cou, pendant que sa main continuait de fouiller ma poche de pantalon d’un geste à peine camouflé. Une sorte d’habitude qu’elle avait de s’introduire, de s’insinuer dans les conversations des gens. Le type vit les yeux de la jeune femme renversés, grands ouverts, son corps ostensible, sa respiration bien visible sur sa bouche. Vous n’imaginez pas la beauté de cette fille ! Une torture... Le terminal maritime de toutes les jolies choses à vendre qu’il puisse se trouver à réunir dans ce vaste monde. Un navire entier de splendeurs raffinées, de recettes exotiques délicieuses ; des palettes de gourmandises fantastiques... et veuillez pardonner ma digression alors que son visage me revient rapidement en mémoire. Son visage confiné à l’âge de l’enfance, sa nuque de verre, son ventre atomique et ses cuisses ; l’intérieur de ses cuisses... l’odeur de pluie, de thé vert répandu sur son sexe ; le parfum de terre cuite entre ses seins. Il s’obstinait à le nier, mais rien n’avait jamais été plus excitant que d’avoir couché avec sa femme les premières fois. L’espace d’une seule nuit avait suffi pour comprendre, quelques baisers sur ses yeux et les rafales de plaisirs entre ses reins pendant qu’il l’embrassait pour l’empêcher de crier. Tout ça lui manquait. Il avait trouvé la vie tellement triste juste après.

— L’avenir, Monsieur... et juste pour continuer sur le terrain de l’esprit clair, celui de « l’intellection » comme disait Descartes... L’avenir est à l’acceptation d’une nouvelle méthode de raisonnement par le procédé du foisonnement de coups de chaleurs dans le dos. Une révolution copernicienne en matière d’argumentaire. Un Modus operandi de la pensée qui découlerait naturellement d’un carambolage de souvenirs hétérogènes et d’histoires d’amours tronquées.

Darwin appelait ça « la révolte mentale », une forme de libération de l’esprit qui permit tout de même au grand homme de rédiger sa théorie de l’évolution par la sélection des espèces. Dois-je vraiment vous faire un dessin ?! Oui, tout est lié. Tout s’accorde comme le jour et la nuit, les marrées montantes et les histoires d’amours volées.

Mais laissez-moi revenir un instant à Freud, justement ; à cette « origine » dont nous parlions il y a tout juste un instant... Car vous verrez comme je vous le disais, que oui, tout est absolument lié. Laissez-moi revenir à ce fameux traumatisme originel responsable d’une certaine amnésie générale de nos sociétés modernes engluées dans ses psychoses de toutes sortes... Et imaginez un instant cette forme primitive du vivant —par comparaison—, un organisme unicellulaire, une algue la plus simple qu’il soit ; une algue qui dut un jour, il y a 1,5 milliards d’années, faire le choix d’un troc insensé. Celui de réussir une première relation sexuelle avec son semblable, mais au péril de sa propre vie... Cette invention d’une mort programmée pour chacun, comme corollaire d’une belle aventure amoureuse qui commençait sur la terre... Oui, car tout en vérité a bel et bien commencé de cette manière. À l’émergence des premiers organismes complexes aux amours éperdus, aura correspondu la fin d’une époque dorée, un âge d’or de la vie qui ne connaissait rien de l’idée saugrenue d’avoir forcément à disparaître un jour dans les arcanes d’une nuit infinie. Mourir pour elle... Voilà toute l’histoire. Pendant qu’elle... mourrait peut-être aussi d’amour pour lui. La belle histoire ! Mourir pour elle alors qu’un paquet de trains lui était déjà passés dessus. Et le beau voyage ne faisait que commencer.


(À SUIVRE)


jeudi 4 juin 2009

PHOTOMOBILE™ - 03


LES PHOTOMOBILES™ DE JL GANTNER

(Des images réalisées à partir de son téléphone portable, ses communications régulièrement mises "en ligne". Tout un commerce d'échange et totalement inutile de libres transports avec un vrai mobile d'une bonne marque™ collée sur l'écran. "De l'art moderne" pour ceux qui en douterait, comme on dit aussi "De l'électronique embarquée" ou "De la pression dans un pipe line" )



MESSAGE N°03


PHOTOMOBILE N°03 / JL GANTNER 2007
Message envoyé de Paris, 10e arr., France
15 févr 2006 à 16H12 GMT





LES PHOTOMOBILES™



LE COUP DE CHAUD / XVIII



(ROMAN EN LIGNE)
LE COUP DE CHAUD
-18-



Un roman... et c'est évidemment Tony™ qui s'y recolle ! Sacré Tony ™ ! Un roman... ou une somme de lignes superposées au mouvement de l'air ambiant. Un de ces procédés écologiques pour dire la couleur verte qui lui coule dans les yeux au lieu d'une industrie lourde incapable de le distraire vraiment. Un roman... disons plutôt une correction à la volée d'un vieux manuscrit laissé pour compte par faute de temps, l'été 2003. Le coup de chaud... où ce qui arrive à force de prendre des douches froides au travers du cadre strict d'une météo de merde. Le coup de chaud ou une façon de décliner un paquet d'histoires anciennes, des engrenages, la mécanique rouillée des passions en retard. L'effort illuminé d'en découdre avec ses vieilles leçons de voyages, les malles défaites un peu partout dans le coeur de gens admirables et réconfortants. Le coup de chaud... comme on dirait : de La poésie, le cinéma... un tas d'emmerdements à la fin.


(PUBLICITÉ)



CHAPITRE 9
BLEU CHIOTTES
(où il doit être question de la couleur de l’uniforme, et du mal qu’on doit avoir à l’enfiler)

(SUITE / 1)


Tony guettait sa montre, affalé sur le canapé en skaï du salon-cuisine-salle-à-manger, qui servait aussi de chambre à coucher. Tony guettait l’heure sur fond de parasites d’origine lunaire accrochés à un écran bien arrondi dans les coins ; les premiers retransmis en direct sur la planète entière. Un programme de télévision en noir et blanc, à vingt-cinq milliards de dollars... décidé huit ans plus tôt par le président J. F. Kennedy pour faire la nique aux communistes sur leur propre terrain des dépenses publiques exagérées, celui d’un ostensible esprit de clocher livré avec. Le vieux truc de l’exhibition héroïque un peu bestiale des sociétés grégaires pour continuer d’en remontrer à son ennemi intime et se rassurer soi-même sur sa propre force intérieure. Le truc du type qui se la pète en public avec ses tours de passe-passe à dix balles pour épater les gogos. Le genre de magicien d’Oz qui se la raconte depuis le début avec sa grosse voix truquée en se cachant derrière un écran de fumée pour éviter d’être confondu trop tôt aux commandes de sa machine de foire. Un Dr Marvel et sa boule de cristal pour en refiler à Dorothy Gale dés le début de la version du film de 1939 réalisé par Victor Fleming pour la Metro... oui, imaginez la tête de la jeune Judy Garland sous contrat avec la Metro-Goldwyn-Mayer, obligée de suivre son chemin en briques jaunes dans une forêt de carton-pâte aux bras d’un homme de paille sans cervelle, d’un lion en toc et d’un homme de fer en papier d’alu pour retrouver la trace d’un David Coperfield de pacotille, un mage de cinoche avec son bouquet de plumes dans le cul et ses poches remplies. L’histoire d’une petite fermière du Kansas aux couettes bien nouées qui se prend un battant de fenêtre en pleine figure avant d’ouvrir une porte sur un jardin en technicolor™. L’histoire d’une toute jeune chanteuse américaine et sa robe à bretelles, subjuguée par la beauté des arcs-en-ciels et l’incroyable harmonie du décor en polystyrène expansé, les ornements merveilleux qui se cachent derrière les apparences grossières du monde libre et des bannières étoilées. Dorothy Gale et son petit panier d’osier attaché au bras pendant tout le film ; la méchante sorcière de l’Ouest qui veut lui piquer ses pompes plombées de rubis étincelants ; la gentille fée du Nord qui la protège (la belle Billie Burke...)
Oui, imaginez le travail, l’ouvrage astucieux d’un vieux sorcier libéral, occupé à peaufiner une paire d’idées de gauche pour tenter d’impressionner une jeune ingénue aux cheveux bien mis. Un aéronaute de cirque qui attend son heure avant de conclure sur son traité de la morale appliquée aux animaux en peluche. Un ensorceleur de première classe dans le genre de l’acteur embauché par la Fox pour jouer les capitaine Von Trapp, alias Christopher Plummer dans la Mélodie du bonheur face à Julie Andrews, alias Mary Poppins dans un autre film. Je ne sais pas si vous pouvez vous imaginez le tableau ?!...

Lorsque la porte d’entrée-vestibule-salon-cuisine-salle-à-manger, qui servait aussi de chambre à coucher, finit par s’ouvrir avec sa femme pendue aux bras d’un flic ; Tony ne bougea pas un cil. La friture hertzienne noir & blanc en forme de mission Apollo 11 - bip - tentait de restituer l’événement considérable de l’alunissage du LEM - bip - et des premiers pas de Buzz Aldrin - bip - sur la mer de la tranquillité juste après ceux de son coéquipier - bip - Neil Amstrong (les seules considérées comme traces officielles... de la plus déroutante des histoires qu’il fut un jour possible de raconter à l’humanité toute entière et sur toute la surface de la terre en même temps). Jules - bip - dans son lit-chambre-à-coucher-salon-vestibule-porte-d’entrée - bip - suivait aussi l’entreprise historique d’un vaisseau habité fabuleux, transporté dans les champs magnétiques et les radiations mortelles de l’espace infini. Ce 21 juillet 1969 aux alentours de 4 heures du matin heure française, Neil Amstrong et Buzz Aldrin marchaient sur la surface d’un tas de sable lunaire à une distance de presque 400 000 Km de la terre. Et non seulement ils marchaient, mais on les voyait marcher à la télévision.

That's one small step for man - bip - one giant leap for mankind. Un petit pas pour l’homme et (...) « Une grande claque dans ta gueule ! » répondit Tony du tac au tac, les pieds posés sur un pouf en plastique aux allures de sablier-engin-spatial bicolore orange et bleu.

- « T’étais passé où, putain ?!... »

Au Manned Spacecraft Center de Houston, Texas, Gene Krantz, le directeur de vol, alias Ed Harris (dans Apollo 13), plissa très légèrement les yeux sous sa coupe de cheveux en brosse et fit encore un geste automatique de la main pour lisser le gilet blanc qu’il portait spécialement pour l’occasion.Ce jour... de l’anniversaire... de leur rencontre.

Marie revit son flic quelques jours plus tard. Pour tout dire, elle en rencontra même plusieurs par la suite. D’abord pour remercier Poule et ses collègues de l’avoir tirée de son alunissage forcé en pleine nuit sur un rebord de trottoir de la rue Michelet... puis par goût pour la fonction publique, les questions d’ordre et de sécurité. L’uniforme la rassurait. Un habit bleu, Marie pensait que le costume leur allait bien, leur Browning 7,65 agrafé à la ceinture aussi.

C’est à cette époque précise que Tony commença de ressentir les premiers signes de ses problèmes gastriques. Les maux d’estomac de Tony répondaient aux migraines de Marie qui s’accordaient aux coliques de Jules. L’histoire d’amour de la famille Chaumont avait fini par foutre en l’air tout un processus naturel de régulation des transits sur lequel l’aspirineX industrielle n’eut rapidement plus aucun effet bénéfique.

Je ne sais plus si c’est Jules qui m’avait confié cette remarque sur la santé du couple ? Jules ou Marie elle-même. Ça n’avait d’ailleurs pas vraiment d’importance. Je pensais juste à cette notion selon laquelle les plantes portent en elles toute la complexité du vivant, et encore, disposent-elles aussi d’une véritable mémoire propre à son besoin d’adaptation au contraire de nos souvenirs coriaces qui nous empêchent d’avancer malgré la tempête, toute la merde collée sous nos pompes qui nous défend de courir trop vite en dehors des sentiers battus. Une mémoire... cette idée bizarre qu’une simple plante puisse se souvenir de quoi que ce soit des grands équilibres du monde et des histoires d’amour qui dérèglent les vents d’ouest. Une simple plante. Je décidais de feuilleter un petit herbier médicinal en m’arrêtant au chapitre du Saule, Salix alba. Un simple exercice pour essayer de mesurer ma propre capacité à me souvenir de tout, dans le détail, et de voir si ça changerait quelque chose d’une manière générale dans ce qu’il restait de notre atmosphère complètement détraqué. Un paragraphe concernait la salicine, le principe actif contenu dans le Saule pleureur mais aussi un peu plus tôt dans l’abécédaire forestier à la page du peuplier. J’avais lu, les jambes croisées, trois doigts contractés sur le front et d’un seul trait, que l’écorce du Saule contenait quelques 10% de Salicosides que le corps humain transformait facilement en acide Salicylique (de l’aspirine naturelle en quelque sorte, mais aux propriétés thérapeutiques bien plus étendues que dans son équivalent de synthèse). Un complexe antinévralgique et antispasmodique, un calmant nerveux, à la fois fébrifuge et tonique digestif... Une véritable pharmacie naturelle. Je pris encore quelques notes sur le caractère anesthésique de cette substance active d’origine hormonale ; la recette d’une décoction à raison de 30 g d’écorce par litre à faire bouillir, puis infuser une dizaine de minutes. Un sédatif génital, capable disait-on, de retenir l’ardeur des nymphomanes, de comprimer toutes formes de frénésie utérine maladive ; un remède parfaitement efficace contre l’hyperexcitation vénérienne... un analgésique susceptible d'endiguer la plupart des crises satyriasiques, (trois tasses par jour minimum)... toutes sortes de natures sexuelles insolites, d’industries obscènes et de comportements lubriques réprimés par la morale convenue. Une simple plante. J’étais très impressionné. Par tempérament, l’esprit d’une volonté de tout vouloir vérifier, j’entrepris par la suite une lecture assidue de certaines études menées en laboratoire rapportant les effets constatés sur le corps humain à partir d’une pratique de la phytothérapie ancestrale. En réalité, j’étais prêt à tout pour retrouver un semblant d’inspiration, cette sorte de flottement cérébral indispensable à toute construction d’esprit, un emplâtre d’idées en l’air fulgurantes. Je pensais à cette perturbation, ce dérèglement du principe d’apesanteur rapporté au mode d’expression d’un cœur estropié ; une aberration psychique accidentelle capable d’entraîner des effets pervers chroniques entre le jeu de l’intention et une multitude d’effets induits inespérés.

Je vous livre là l’expérience comme elle vient, d’une tentative de perversion intellectuelle destinée à produire un changement de cap et quelques dommages collatéraux sur une échelle de valeurs d’échanges élémentaires entre vous et moi. Un vice de conformation néanmoins très instructif, capital pour appréhender de manière lucide les grandes mutations sociétales à venir et les changements climatiques annoncés. Un accident. Un simple accident de parcours dont n’importe quel médecin saurait vous dire qu’il résulte en réalité d’un long processus de macération d’un certain nombre d’éléments précurseurs regroupés en symptômes d’une complication clinique à venir. Une complication... comme une mélancolie maladive, le déclenchement d’une peur atroce à propos de tout et de rien, une névrose émotive qui s’installe en vous comme une ecchymose de l’âme en déroute. Le sentiment d’une détresse étrangère qui vous submerge. J’avais tout essayé, les hallucinations, les phobies de toutes sortes, l’hypocondrie, les délires érotiques et les impulsions d’homicides. J’avais tout essayé, et presque tout lu pour tenter d’y remédier, sans succès ; un tas d’articles et des dizaines de pages web sur les processus de la mémoire confrontée aux épreuves de l’enfance et ses dérives inconscientes à partir de l’âge adulte. Des conflits psychiques, des personnalités qui s’opposent... J’avais décidé de ne rien laissé au hasard, de ne laisser aucun doute subsister quand à l’origine des calamités qui m’attendaient. Tout avait certainement pu commencer comme ça. Un accident.


(À SUIVRE)


jeudi 28 mai 2009

J'AI RENCONTRÉ VICTOR HUGO







Grécia Cacères, l'écrivain péruvienne, Philippe Labro ou encore Arnaud Friedmann, l'auteur du Fils de l'idole... Voilà pour le début, les premières rencontres sous la statue d'Ousmane Sow, Place des droits de l'homme à Besançon. Les toutes premières vidéos de la collection de "la Place".





GRÉCIA CACÈRES & VICTOR HUGO

+ DE VIDÉOS

lundi 25 mai 2009

REGARDE, MEURS, SOUVIENS-TOI



THÉÂTRE
REGARDE, MEURS, SOUVIENS-TOI
Aurélie Ganter
Aliouchka Binder
Olivia Raclot
Du 26 mai et jusqu'au 28 juin
au Théâtre de l'île St Louis, Paris 4e





Un "décor", Ravensbrück... Marie (Aurélie Gantner) est une déportée. (Elles furent au moins 130 000, dont 90 000 comme elle, n'en sont jamais revenues...) Marie est une toute jeune femme, une petite danseuse tchèque qui rêve de devenir actrice... celle qui "meurt" dans la pièce. Trois comédiennes sur scène, trois moments de la vie d'une déportée, trois points de vue pour décrire l'indicible. L'avant-première a fait l'unanimité en mai dernier. Un premier verdict pour cette création de Jean-Louis Bachelet jouée tout ce mois de juin au Théâtre de l'ïle St louis.



Olivia Raclot / joue Dagmara
PHOTO © BEATRICE BERN


Aurélie Gantner / joue Marie
PHOTO © BEATRICE BERN


Aliouchka Binder / joue Macha
PHOTO © BEATRICE BERN

Marie est assise au centre, en tailleur, le visage plongé dans les mains. Marie découvre subitement son visage au public, et éclate d'une rire enfantin. Puis son rire cesse soudain, son expression devient grave, ses yeux se remplissent de larmes.
Plus tard, je serai actrice de théâtre. Je jouerai le rôle d'une Aufseherin... une femelle de ss. Il faudra aussi une actrice pour jouer le rôle de la blockowa, la chef de baraquement; une pour celui de la Schwester, l'infirmière. Il faudrait aussi un homme, pour faire le Schutzhaftlagerführer. Le chef de camp. Il faudra aussi des corbeaux, des arbres, des briques, du barbelé, des haillons...Il me faudra une cravache, un pied de tabouret, une pioche, une pelle, un fouet, un fusil...j'irai au musée d'histoire naturelle pour trouver des poux et des punaises...Il faudra aussi trouver une Schweinerei et une Schmutzstück. Je ferai paraître une annonce: «on recherche une cochonnerie et une ordure pour une pièce de théâtre». Il faudra aussi quelqu'un pour faire la morte. Ce sera une grande fille maigre, sale, tondue, hagarde, la bouche ouverte; personne ne viendra nous la prendre celle-là: toute sa famille aura été massacrée, ses amis aussi. Ce serait bien qu'elle meure sur scène.


Il faudra que ça fasse vrai.



Jean-Louis Bachelet, auteur et Metteur en scène
PHOTO © BEATRICE BERN

"Tout le texte de ma pièce agit en définitive comme un prétexte : les mots, si chargés qu'ils soient de vérité historique, montrent chaque jours leur pauvreté, comme les images d'ailleurs, rendant urgente une véritable rencontre des consciences de chaque un.

C'est pourquoi j'ai toujours soumis l'écriture de mes pièces et leur écriture sur la scène à ce que j'appelle « la tyrannie du corps » : l’élément décisif de cette rencontre des consciences, c'est la présence corporelle de l'acteur sur scène. Les conséquences de ce choix ne résident pas tant dans la suppression de tout décors et accessoires que dans le refus d'instrumentaliser la pièce, en soumettant toute idée de scénographie à la question suivante : « que peut dire le corps de mon acteur à tel instant, dans un tel contexte »?
Mais il y a plus: il me semble en effet que cette « tyrannie du corps » exclut drastiquement tout intervention de symboles, lesquels, comme le notait judicieusement Tarkovsky, enferment l'idée qu'ils évoquent dans une abstraction qui est l'ennemie unique et définitive de toute émotion.
La pièce, plus qu'une fragile tentative de plongée dans l'enfer concentrationnaire par les mots, veut nourrir une réflexion sur la barbarie et la vie. Les comédiennes sont très jeunes, comme l'étaient beaucoup de ces déportées, ainsi que leurs geôlières. Parmi ces dernières, les rescapées se souviennent de Dorothea Binz, une des plus sanguinaires. Elle avait vingt ans. "


La pièce est éditée aux éditions Les provinciales




mercredi 20 mai 2009

LA CULTURE DU PARTAGE


Enfin... La chaine France 3 décide de partager ses documents culturels sur la toile. Toutes sortes de reportages vidéos diffusés sur la chaine et accessibles par titres, par thèmes ou par régions... L'ensemble est disponible sur Culturebox ! L'occasion pour Néon™ de vous proposer quelques images de ce groupe de rock, The Electrix, né à Besançon, dans le Doubs. Ou bien encore cette rencontre à Vesoul durant le dernier FICA, le festival des cinémas d'Asie. À bon entendeur...

dimanche 17 mai 2009

PHOTOMOBILE™ - 219



LES PHOTOMOBILES DE JL GANTNER

(Des images réalisées à partir de son téléphone portable, ses communications régulièrement mises "en ligne". Tout un commerce d'échange et totalement inutile de libres transports avec un vrai mobile d'une bonne marque™ collée sur l'écran. "De l'art moderne" pour ceux qui en douterait, comme on dit aussi "De l'électronique embarquée" ou "De la pression dans un pipe line" )



MESSAGE N°219




PHOTOMOBILE N°219 / JL GANTNER 2007
Message envoyé de Grenoble, France
17 mai 2007 à 11H52 GMT




LES PHOTOMOBILES™